De Tower beach à Paris Plage : “urbeach”, des plages dans la ville

L’historienne Elsa Devienne a publié (en français et en anglais) sur le site La Vie des idées un article intitulé : «Des plages dans la ville. Los Angeles et la réflexion sur la plage urbaine idéale». en voici le premier paragraphe, qui est bien en lien avec la problématique de Balneomar :

« Aménager de grandes étendues de sable dans un cadre urbain est l’une des dernières tendances d’un urbanisme qui entend implanter le loisir au cœur des grandes villes. La première plage artificielle de ce type fut vraisemblablement créée à Londres en 1934 lorsque 1500 tonnes de sable furent déversées le long de la Tamise, juste en dessous de la Tour de Londres. Celle qu’on appelle alors «Tower Beach» connaît un franc succès tout au long de son existence, en particulier auprès des classes populaires qui ne peuvent pas s’offrir le trajet vers les stations balnéaires. Bien que seulement cinq cent personnes puissent folâtrer sur le sable au même moment, et malgré une qualité de l’eau très médiocre, la plage attire les Londoniens en foule. Fermée pendant la Seconde Guerre mondiale, Tower Beach rouvre en 1945 pour finalement fermer définitivement en 1971 en raison de la pollution.

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Enterré à Londres, le concept de plage urbaine a récemment refait surface sur d’autres rivages et suscite l’engouement en Europe et aux États-Unis. Un mot a même été inventé pour décrire ce phénomène : «urbeach» (une combinaison des mots «urban» et «beach») et depuis l’inauguration de «Paris Plage» en France en 2002, Birmingham, Berlin, Las Vegas, Amsterdam, Rome et New York ont inauguré leurs propres versions de l’ «urbeach» ».

 

Mazagan, reine des plages du Maroc

El Jadida (Maroc), ancienne forteresse portugaise de Mazagão…

Lors du protectorat français (1912-1956), une petite plaquette est diffusée pour présenter Mazagan, reine des plages du Maroc (Imprimerie française, 1922). Il y est question de son «capital touristique de premier plan», avec la «coquette cité portugaise» et «une plage incomparable et unique au Maroc, tant par sa beauté que par sa sécurité absolue. Tous les estiveurs qui l’ont vue, y ont résidé, sont unanimes à vanter ses charmes. Sur une longueur de plus de deux kilomètres s’étend une plage de sable fin où viennent se briser mollement les flots atlantiques. Très fréquentée pendant la saison des bains de mer (15 juin – 15 septembre), la plage de Mazagan est un rendez-vous des estiveurs qui viennent y dresser leurs tentes ou cabanons (…). C’est donc à juste raison que Mazagan a été dénommé le Deauville Marocain».

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Cette dimension touristique de Mazagan va orienter la politique du protectorat dans deux directions. En premier lieu, la construction d’une ville nouvelle à l’extérieur des remparts est décidée en 1916 : «la ville nouvelle forme un vaste demi-cercle autour de l’agglomération indigène et s’étend en particulier à l’Est, le long de la magnifique plage de sable, longue de plusieurs kilomètres, qui fait le charme et le grand agrément de Mazagan».

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Ensuite, la réalisation sur cette plage d’un casino (construit au bout d’une jetée, sur pilotis, en 1925 – mais rapidement effondré en raison de fondations instables), d’un cinéma et d’un hôtel (l’hôtel Mahraba, dessiné en pleine seconde guerre mondiale par les architectes Emile Duhon (1911-1983) et Marius Boyer, 1885-1947). Son architecture reprenait les éléments et design des paquebots.

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Des cartes postales souvenirs, avec la reproduction iconographique des bâtiments les plus symboliques, permettaient de diffuser la beauté de cette nouvelle plage.

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Aujourd’hui le casino est effondré, l’hôtel abandonné et en partie détruit.

Mais leur présence témoigne de la façon dont les colonies ont servi de terrain d’expérimentation aux Européens pour diffuser, bien au-delà du continent, le modèle balnéaire et les valeurs culturelles de modernité qui lui sont associées.

Un poème anonyme, daté de 1947, témoigne de cela : « Mazagan, la jolie ville »

Venez, jolies Parisiennes
Contempler notre Océan
Sur les côtes marocaines
Connaissez- vous Mazagan ?
C’est une ville charmante
Renommée par sa beauté
Toutes les femmes élégantes
S’y donnent rendez-vous l’été.
Mazagan, la jolie ville
Mazagan, plage tranquille
Rayonnement des beaux jours
C’est la joie et c’est l’amour
Son ciel d’un bleu merveilleux
Est le rêve des amoureux
Dans un éternel printemps
On y a toujours vingt ans
Sur cette plage enchanteresse
Quelle gaîté et quel entrain
Dans sa cabine on se presse
Pour aller prendre son bain
Sous la brise qui les caresse
Au milieu des flots berceurs
Le cœur empli d’allégresse
Les baigneurs chantent en chœur
Pas besoin d’être millionnaire
Pour être heureux ci bas
A notre station balnéaire
Où fleurissent les mimosas
Dans un cadre original
Se dresse le Casino
Dont le charme est idéal
On y danse le Tango
Mazagan, la jolie ville
Mazagan, plage tranquille
Elle est tous mes amours
Et je l’aimerais toujours
Mazagan, sous les étoiles
Quand la nuit déploie ses voiles
C’est un délicieux printemps
Venez tous à Mazagan

(trouvé dans : http://eljadidascoop.com/mazagan-la-jolie-ville-eljadidascoop/)

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Comment sont “nées” les plages… à Rio

Encore une fois je reviens à l’exposition : « Quando o MAR virou RIO ». On pouvait y découvrir une carte intitulée : « Planta dos logradouros públicos da cidade do Rio de Janeiro. Levantada conforme as instruções de 14 de Novembro de 1832 em virtude da disposição da Lei de 15 de Novembro de 1831 » [Plan des espaces publics de la ville de Rio de Janeiro, établi selon les instructions du 14 novembre 1832, en vertu d’une disposition de la loi du 15 novembre 1831].

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Planta dos logradouros públicos da cidade do Rio de Janeiro © Fundação Biblioteca Nacional – Rio de Janeiro

Ce ne sont pas moins de 10 plages (praias) qui sont représentées, toutes situées à l’intérieur de la baie de Guanabara.

Un tel document étonne d’autant plus qu’il n’y aucune activité balnéaire connue à cette époque à Rio (certes on pourra toujours évoquer la « maison de bains » de dom João VI, vers la plage du Caju, mais on doit accepter le fait que cela n’a pas donné l’impulsion à une pratique assidue des bains de mer). Alors pourquoi une telle cartographie ? Tout simplement parce que la loi du 15 novembre 1831 prévoit que « seront mis à la disposition des Chambres municipales, les terrains de la Marine, pour devenir des espaces publics ». Et les municipalités pourront percevoir des traites locatives pour l’usage qui en sera fait (activités, construction…).

Par cette loi, les « plages » deviennent ainsi des espaces publics, placés entre les mains des autorités municipales. Certes, il faudra encore attendre le début du XXe siècle pour que les premiers aménagements balnéaires prennent forme à Rio. Mais sans cette loi, la ville de Rio aurait sûrement rencontré plus de difficultés pour penser un aménagement de ses plages.

Une autre carte, de 1829 cette fois, nous aide à prendre la mesure de l’importance de ces plages à Rio. Elle a été établie par un lieutenant de Vaisseau français, M. Barral, entre 1826 et 1827. Et comme la propriété des plages relevait encore de la Marine, Barral liste toutes les plages à l’intérieur de la baie, sans oublier les plages océaniques (À noter qu’à cette époque, les plages d’Ipanema et Leblon s’appelaient la plage « Freitas »).

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Plan de la Baie de Rio-Janeiro levé en 1826 et 1827 © Fundação Biblioteca Nacional, Rio de Janeiro (Brésil)

Et La Rochelle, me direz-vous ? Ce sera l’objet d’un autre post…

 

 

Sur une exposition : « Quando o MAR virou RIO »

« Quando o MAR virou RIO »… tel est le nom d’une exposition que le musée historique national de Rio a accueilli en 2017 : « Quand la mer est devenue Rio » [*jeu de mots entre Rio (de Janeiro) et Fleuve (de Janvier)]. Comme l’expliquent les concepteurs, l’exposition a été inspirée « par le curieux fait historique que la ville internationalement connue par son style de vie dicté par la plage a un nom de fleuve ».

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Je ne parlerai ici que de la partie photographique.

Outre les photos classiques d’Augusto Malta (1864-1957) sur les premiers aménagements des plages à Rio (dont on peut trouver les principaux clichés dans la collection Brasiliana Fotográfica,

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Augusto Malta – la plage de Copacabana vue du Copacabana Palace (sd[192-]) / Rio de Janeiro, RJ / Acervo FBN

on pouvait y découvrir les photos de Geneviève Naylor, engagée par l’Office of Inter-American Affairs (OIAA), dirigé par Nelson Rockefeller et chargé de l’implantation de la Politique de Bon Voisinage. Cette toute jeune photographe (25 ans) devait appliquer un protocole bien précis afin de produire des images de propagande (voir à ce sujet : Robert Levine, The brazilian photographs of Genevieve Naylor, 1940-1942, Durham and London, Duke University Press, 1998). En 1943, en marge de la fameuse exposition « Brazil Builds », le MoMa de Ney York a d’ailleurs exposé 50 photographies de Naylor (« Faces and Places of Brazil ») pour diffuser une image positive du Brésil – la plage de Copacabana, avec des types sociaux clairement identifiés, y était largement représentée.

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Genevieve Naylor, Copacabana (1941 – Colection Reznikoff)

D’autres photos venaient compléter l’exposition : celles, homoérotiques, d’Alaïr Gomes (ce qui fut pour moi une découverte – cf. le premier post de Leticia Parente, qui propose justement une reproduction d’Alair Gomes) et surtout celles du photographe de São Paulo, Júlio Bittencourt (encore une découverte !), sur une plage populaire de Rio (piscinão de Ramos), plage artificielle construite entre 2000 et 2001 dans la favela da Maré (à 24 km de Copacabana – cette carte de 2016 sur les principales plages de Rio ne mentionne que le quartier de Ramos, en haut à droite).

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Ce sont cette fois, dans le photographies de Júlio Bittencourt, d’autres corps que l’on peut découvrir (pour connaître l’ensemble du travail de ce photographe, cf. son site). Et il vaudrait la peine d’analyser, de manière comparée, pour mesurer les emprunts réciproques, les aménagements spatiaux et les usages sociaux du piscinão de Ramos avec une plage comme Copacabana.

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© Julio Bittencourt (2008)
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© Julio Bittencourt (2013)
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© Julio Bittencourt (2013)

Sur le sens du mot « Riviera »

Il y a donc une Riviera portugaise (entre Estoril et Cascais, à l’ouest de Lisbonne) ! Il y a même une étude de João Miguel Henriques pour en témoigner : Da Riviera portuguesa à costa do sol (Cascais, 1850-1930) [ed. Colibri, 2011].

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Au-delà du cas portugais, le mot Riviera mérite toute notre attention. D’origine italienne, il provient d’un dialecte ligure, dérivé du latin (riparia, « rive » ; issu de l’adjectif riparius, « qui se tient sur les rives »). Il a d’abord désigné les appontements de Gênes, aménagés pour les villas de villégiature, avant de s’étendre à la côte ligure tout entière (entre La Spezia et Nice), et bientôt au littoral entre Monaco et le Cap Ferrat.

Par extension, le toponyme « riviera » qualifie une région caractérisée par le contact brutal de la montagne et de la mer (ou de l’eau), ainsi que les formes d’aménagements touristiques et balnéaires qui y ont vu le jour. Le mot sert ainsi à désigner des régions lacustres (riviera lémanique) ou fluviales (riviera del Brenta).

Si sa diffusion est datée de l’époque des stations balnéaires, son usage attire l’attention sur le lien entre les contraintes d’un espace naturel au relief prononcé et une forme d’aménagement balnéaire où le trait de côte sert presque de seul axe au développement de l’occupation urbaine – là aussi, une réflexion à creuser.

Au sujet de l’iconographie du bandeau du site BALNEOMAR

Il s’agit d’un détail d’une aquarelle de Paul Klee, intitulé « Südfranzösisches Seebad » (327 x 488 mm). Propriété de la Tate Gallery, il a reçu pour nom : « Seaside Resort in the south of France ».

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Seaside Resort in the South of France 1927 Paul Klee 1879-1940 Presented by Gustav and Elly Kahnweiler 1974, accessioned 1994 http://www.tate.org.uk/art/work/T06795
Klee est, à cette date (1927), professeur à l’école du Bauhaus (à Dessau), où il enseigne la théorie de la forme picturale, développant notamment des réflexions sur les liens entre rythme et peinture.

Le tableau « Seaside Resort in the south of France » est justement une illustration de ce dialogue possible : la plage et la mer sont symbolisées sous la forme d’une portée musicale, les bâtiments semblent comme disposés sur cette portée,  et le paysage au premier plan est traité comme autant de notes prêtes à prendre place sur la portée. Un rythme harmonieux semble présider à l’articulation du littoral, du front de mer et de l’arrière-pays. Voilà qui souligne l’un des aspects de la recherche de Balnéomar – comprendre la morphologie singulière des villes balnéaires, et son évolution dans le temps, à l’articulation de ces trois réalités spatiales. En outre, par le traitement artistique proposé par Paul Klee, c’est la question de la spécificité de la culture balnéaire qui est également en jeu. Et ce sera le deuxième grand axe de notre projet.

A noter que cette aquarelle a été peinte en 1927, durant un voyage entre la Suisse et la Corse. Au milieu de son chemin, en Provence, Klee réalise diverses aquarelles : fasciné par les villes littorales, il les traite sous une forme abstraite avec des couleurs vives et primaires, à l’exemple de cette « Côte de Provence » (134×304 mm).

1927 Cote Provence 7 [Paul Klee]