“Balnéaire” : dialogue impromptu avec Gallica

Le hasard parfois peut nous réserver de belles surprises. Me voici sur Gallica, la bibliothèque numérique de la BNF. Je tape le mot-clé « balnéaire » et j’apprends qu’il y a 9045 références – autant dire qu’il y a peu de chances que je les consulte en totalité. Mais rien n’empêche de surfer : et voici que je tombe sur une photographie intitulée : « Exposition internationale des arts et techniques, Paris 1937 : maquette d’une station balnéaire »

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À la vue de cette immense cité, s’impose la présence rectiligne d’un imposant immeuble face à la mer, sensation que des jetées, s’avançant à intervalles réguliers dans la mer, viennent à peine atténuer. À l’arrière un vaste parc végétal et au centre, une place rectangulaire.

Etonnante maquette ! et qui me laisse sur ma faim, car la notice explicative est pour le moins restreinte.

Je tente donc Google – « exposition internationale des arts et techniques, Paris 1937 : station balnéaire ». Cela ne donne rien, ou plutôt si : « station balnéaire » est d’emblée supprimé. Autant dire que ce n’est pas pertinent. Cette exposition des « Arts et des Techniques appliqués à la Vie moderne » s’est tenue à Paris du 25 mai au 25 novembre 1937, et a notamment présenté le fameux « Pavillon des temps nouveaux » organisé par Le Corbusier et son frère Pierre Janneret. Mais au-delà, rien qui n’évoque cette maquette de station balnéaire.

De recherche en recherche, j’en arrive à taper : « projet cité balnéaire 1937 », et là je tombe sur la cité balnéaire Prora (http://cargocollective.com/arewearchi/filter/histoire/CITE-BALNEAIRE-PRORA) :

« Parmi les plus ambitieux projets de construction du Troisième Reich furent les cinq complexes prévues de station balnéaire de la Kraft durch Freude (KdF – Strength Through Joy) une association de travailleurs, une partie du Front Deutsche Arbeits (DAF) sous la direction du Dr Robert Ley. En collaboration avec les navires de croisière KdF, ces stations balnéaires étaient été destinées à proposer des vacances abordables pour le travailleur moyen allemand. Bien que cinq stations de ce type furent prévus, un seul a commencé, sur la côte est de l’île de la mer Baltique de Rügen, sur la plage de Prora. »

Un plan permet même de voir l’évolution de cette station construite entre 1936 et 1939.

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En lisant l’article on apprend que « La station Prora prévoyait deux complexes – Nord et Sud – chacun composé de quatre blocs de dix logements, offrant des salles pour 20.000 vacanciers. Dessiné par Clemens Klotz, chaque chambre devait donner sur l’océan. Chacune de 5 mètres sur 2,5 devait compter deux lits, une armoire ou un placard, et un évier. Entre les deux complexes, les bâtiments administratifs et un assemblage de grande place publique avaient été dessiné. »

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Mais le plus intéressant est la remarque suivante : « L’exposition universelle de Paris en 1937, a reconnu la qualité de l’ensemble des plans pour le Prora en lui décernant le Grand Prix de l’Architecture. » Les régimes autoritaires exercent toujours une fascination chez certains architectes… comme Le Corbusier (je vous renvoie à l’excellente biographie de François Chaslin, Un Corbusier, Paris, Seuil, 2015).

Un autre article, cette fois de la revue franco-russe Méthodes (http://www.revuemethode.org/sf091618.html) est assez critique : « Cet alignement sans fin, massif, répétitif, industriel, austère dans lequel tout retrait dans une sphère privée est quasi impossible et structuré autour d’une salle des fêtes conçue pour accueillir des manifestations de masse, crée une sorte de violence structurelle que n’adoucit pas la proximité de la Baltique. »

sf091618-8

De recherche en recherche, je tombe sur l’article de Valter Balducci, « Tourisme et ville moderne. Les centres pour la villégiature en Italie (1930-1943) » (https://rta.hypotheses.org/articles/valter-balducci), où l’on découvre que l’Italie fasciste avait commencé dès le milieu des années 1920 à réfléchir à l’aménagement de cités balnéaires : « le tourisme est un élément central de la politique du régime fasciste. Le contrôle du temps libre constitue un outil de transmission de ses valeurs idéologiques, et en même temps l’aménagement des lieux pour les touristes constitue un banc d’essai pour les hypothèses sur la ville et l’urbanisme fascistes. » On trouve notamment ce projet de Giuseppe Vaccaro pour une station balnéaire, contemporain du projet de Prora : « La ville panoramique sur la mer (pour station balnéaire) », 1936-37, dans Domus, n°113, 1937, p. 31

6_Vaccaro

Il est temps de refermer l’ordinateur ! Non sans avoir fait un petit clin d’œil àCarlo Ginzburg et sa « conversation avec Orion » (nom du catalogue de la bibliothèque de UCLA –  Ginzburg Carlo, « Conversation avec Orion », Matériaux pour l’histoire de notre temps, 2006/2 (N° 82), p. 129-132. URL : https://www.cairn.info/revue-materiaux-pour-l-histoire-de-notre-temps-2006-2-page-129.htm)

 

 

 

 

 

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